Nous marchons, pieds nus, derrière la frêle silouhette de D. Le chat blanc, un peu moins miteux que d’habitude, nous colle; ou plus précisément : me colle. Comme Yahoo, il s’évertue à ralentir sa cadence de quadrupède pour marcher exactement entre mes jambes.
Je suis concentrée.
Sur le chat, ne pas l’écraser.
Sur le chemin, ne pas me blesser les pieds.
Sur les bruits ambiants, la moisson bat son plein.
Sur ma respiration, douce et apaisée.
Nous traversons le jardin en direction du petit cours d’eau, dans une chaleur déjà écrasante. L’herbe est tantôt douce, tantôt rêche, selon que la végétation la protège un peu de la chaleur ou pas. Nous entrons dans le sous-bois, pieds-nus toujours, enjambons quelques ronces; un reste de grillage; et le chat blanc qui s’évertue à rester dans mes pattes.
Arrivés au bord du ruisseau dont on entend la course (bonheur auditif), D. nous guide vers un premier étirement qui nous conduit à lever la tête. Spectacle enchanteur des feuilles rondes des noisetiers, de celles plus longilignes et crantées des charmes, puis celles, plus petites, brillantes et pointues, du grand bouleau sous lequel je me tiens. Les feuilles forment une mosaïque mouvante de verts tendres, tantôt transpercées de lumière, tantôt protégées par l’ombre d’une branche plus haute. Le vent bruisse là-haut. Bonheur visuel de ce sublime Komorebi.
Je sens les larmes me submerger, je voudrais les retenir mais un spasme me secoue violemment, comme venu du fond des âges. De l’âge où nous n’avions pas la technologie et vivions en harmonie avec la nature. De l’âge où nos pieds étaient directement connectés à la terre, comme à cet instant précis où je perçois le parfum entêtant du figuier tout proche. Bonheur olfactif. Je suis Lucie, la première femme, je suis ma mère et ma grand-mère avant elle, je suis toutes les femmes depuis la nuit des temps. Inspirez. Pleurez. Expirez.
Nous enchaînons les postures exigentes, guidés par D. et son chat. Ma respiration est à la peine, ma condition physique très moyenne mais ma gratitude — au contraire de ma souplesse — immense. Gratitude envers moi qui ai pris ce temps pour dénouer mon corps, gratitude envers D. dont j’aime les cours simples, inspirés et généreux. Pendant ?av?sana, elle vient nous replacer, attrape mes chevilles, les soulève pour libérer mon bassin. Prend ma tête entre ses mains, étire mon cou pour libérer mes cervicales. Bonheur tactile pour moi qui n’ai eu aucun contact avec un être humain depuis plus de 5 ans.
Gratitude (et re-larmes) envers cet instant où le petit point que je suis sur la carte a cette chance incroyable d’être ici et maintenant.
