Il me faudra du temps pour intégrer cette journée de manif.
Ça commence à République, dans la nasse avant même que la manif n’ait commencé. Canon à eau direct, lacrymogènes et grenades de désencerclement, déjà. Il n’est pas 14h.
En piétinant les jeunes crient « avancez calmement, ça se fait gazer au fond ». On avance lentement dans le bruit assourdissant des grenades. Les flics sont pas assez nombreux pour être des 2 côtés, on sort par l’est vers les Beaux Arts.
Autour, toutes les rues de Rennes noires de monde. Des jeunes, par dizaines de milliers. Des moins jeunes, aussi. Des pancartes, des bannières, des masques qui se distribuent, du sérum phy qui circule de mains en mains, des sourires, des blagues, de la solidarité, des « ça va monsieur ? » aux darons, des chants (« Siamo tutti antifascisti », « La jeunesse emmerde le front national », « tout le monde déteste la police et… »).
Arrivés boulevard de la Liberté, c’est un long cortège de darons et daronnes qui nous rejoignent. Certains sont avec des enfants. Les jeunes avec qui je chemine (la bande de potes de N) secouent la tête, désapprobateurs, et recommandent aux parents de rentrer leurs mômes. Ils ont raison.
Depuis le début ils m’émerveillent. Tous ceux que j’ai vus aujourd’hui, tous ceux à qui j’ai parlé. Ils sont patients, intelligents, responsables, organisés (des infos sur tous les points chauds de la manif circulent par téléphone) respectueux et prudents. Ils sont groupés à chaque instant ce qui, dans les moments chauds, est un exploit en soi.
On remonte la rue d’Isly; Spiderman — toujours du côté du peuple — nous a rejoints, ainsi que quelques soignants en blouse bleue. La place de la gare est noire de monde, feu de joie au milieu du carrefour. T, une amie de Noa, propose une pause pipi chez elle, tout près de là. Appart microscopique avec des traces d’humidité qu’elle partage avec son chat.
On repart, vers République, une part copieuse de focaccia à la main.
Deuxième blocage, pont Pasteur. Pendant plus d’une heure les blocs ont tenté de repousser les CRS pour que la foule « reprenne Répu » par les quais. Jets de pierres contre boucliers… Une heure à tenir bon sous une pluie ininterrompue de lacrymos; certains n’ont ni masque, ni lunettes. Parfois l’un d’eux revient le visage brûlé par le gaz, les yeux rouge sang, le corps qui fume, pour boire, se rincer, respirer avant de repartir devant. Au front, la banderole anti-fascite tient bon pendant une heure mais une brèche s’ouvre, les CRS s’engouffrent, matraque à la main. Charge brutale, tonnerre de lacrymos, pluie coups.
On bat en retraite sur les quais, ils nous chargent toujours à coups de lacrymos (mais putain combien en ont-ils ???). La foule ne court pas. La foule a appris qu’un mouvement de foule est plus mortel qu’une charge. La foule se tient par la main et s’éparpille dans les rues perpendiculaires aux quais. N me crie dans son masque de rester collée à elle sinon la foule nous séparera. Je n’avais pas ce genre de connaissance à son âge.
Une troupe porte un blessé sur un brancard de fortune, enveloppé dans une couverture de survie. Tout le monde s’écarte pour les laisser passer au pas de course; le blessé trouve la force de brandir le poing, les applaudissements redoublent d’intensité. Son pote court derrière, en pleurs, l’air hagard.
Deux camions de pompiers approchent, la foule s’écarte pour leur faciliter le passage. Applaudissement nourris, remerciements de la main en retour. Ils rejoindraient bien les rangs s’ils n’étaient pas occupés à sauver des manifestants.
Plus tard, on remonte (encore) Charles de Gaulle, le long des Champs Libres. Des pancartes par milliers, dans les mains, par terre, accrochées aux grilles, scotchées aux vitrines. Toutes plus subtiles les unes que les autres. Mention spéciale à la très générationnelle « Plus de Tasty Crousty, moins de flics pourris », bien bien dans l’air du temps.
Dans la bande de potes de N avec qui j’ai défilé, les filles montent au front avec leurs deux étendards visibles de très loin, les garçons les protègent, les suivent et ne les quittent pas, portent l’énorme banderole sans sourciller; à chaque carrefour on se concerte pour décider où aller. Plusieurs fois j’ai entendu « il faut qu’on soit tous d’accord sinon on va ailleurs ». Dieu qu’elle est saine cette GenZ ! Elle est belle avec ses yeux brillants, ses cheveux bouclés, son humour décapant et sa douceur.
Ils n’ont plus rien à perdre, on leur a déjà tout confisqué. Et malgré ça, ils trouvent encore à donner et à partager.
Il me faudra du temps pour processer toute la beauté que j’ai vue aujourd’hui en eux.
